Les enquêtes du commissaire Loops ont vocation à s'étendre en plusieurs volumes. Sur chacun d'eux, une date figure. Elle permet d'avoir une idée chronologique de l'histoire que l'on a entre les mains. Et oui, le commissaire vieillira comme nous tous, espèrons que lui seront épargnées, les méthodes d'enquêtes modernes, car je crois savoir qu'il déteste ça!

Pour cet opus, nous plongeons en 1972.

                                      Bon, il ne faut pas croire,

                         il n'y en a pas que pour ce commissaire,

                        j'ai bien l'intention d'écrire d'autres polars,

                                              bien différents.

                                                   à venir!

En attendant, voici le premier chapitre de l'affaire du palais :

1

 

 

 

 

Deux mètres de bonne terre ! Dingue cette histoire ! Pas un fainéant ce Jourbi, rares sont les raclures de son espèce à se donner autant de mal pour enterrer un cadavre !

 Adossé au HY Citroën, Léon en est là de ses réflexions. Blotti contre la taule encore chaude du véhicule, il trouve le matin frileux pour un mois d’avril. 6h du mat, c’est tôt !

Il doit transporter, jusqu’au palais, l’homme le plus en vue du moment, celui surnommé par les journaux de la région :

                                        Le terrassier de la mort !

Diantre ! Ça le fait bien rire Léon, bon sang qu’ils peuvent être nazes les médias avec leur sobriquet à la con ! Le terrassier de la mort, ben voyons, et pourquoi pas la pelleteuse machiavélique ! À croire qu’ils se tirent la bourre ! C’est à celui qui osera la manchette la plus ringarde ! Il plie son journal, efface d’un revers de pied une trace laissée par son véhicule dans les gravillons, et en profite pour réorganiser sa pose.

En haut, une paire d’agents pénitentiaires s’emploient à sortir Jourbi de sa cellule, puis à lui faire descendre les étages du bâtiment principal de la maison d’arrêt de Malaverne.

Léon attend dans la cour de la prison, à l’écart de ses collègues, préférant ses pensées rêveuses du matin à leurs réflexions stériles. Aujourd’hui une question le taraude. Pourquoi fait-on sortir les prisonniers pour les conduire en audition ? Il serait bien moins dangereux de déplacer les juges jusqu’aux maisons d’arrêt ! Il craint de connaître la réponse !

Léon, lorsqu’il ne rêvasse pas, est considéré comme un bon flic. Il connaît son boulot sur le bout des empreintes digitales. Il n’est pas du genre à merder lors d’une mission. Convoyer n’importe quel détenu ne lui a jamais fait peur. Aujourd’hui, Léon transporte une véritable vedette, et alors ! Il sait tenir la distance et ne pas être impressionné. Ses collègues ont tous leur point de vue sur ce salaud. Le taulard est accusé d’avoir tué un gosse juste parce que les parents refusaient de verser la rançon. Il faut se mettre à sa place, si les truands n’exécutent plus leurs menaces, c’est la mort de la profession ! Après, connaître ses véritables intentions, savoir s’il y a pris du plaisir, ou si c’était juste pour passer ses nerfs… ! Léon se garde de prendre parti et se contente de constater qu’elle s’est bigrement mal terminée cette affaire ! Buter le môme et faire une croix sur la rançon, c’est moche !

À l’évidence, il tourne dans la caboche de ces types des trucs glauques à un degré tellement élevé que plus aucune issue n’est envisageable. Léon a laissé tomber depuis belle lurette d’essayer de les comprendre. Son truc à lui, c’est d’avoir le moins de contact possible, la fermer et ne rien demander !

Les portes du grand bâtiment, aux murs de calcaire si durs qu’aucune petite cuillère n’y résiste, s’ouvrent enfin sur le taulard, étayé des deux gardiens. Connaissant le convoyeur depuis bien longtemps, Robert, le plus grand de la paire, entame la discussion.

— Hello le roi du volant, ça roule ?

— Il n’y a pas à se plaindre et toi ?

— Mouais, j’irai mieux quand tu m’auras débarrassé de cette merde !

— Qu’est-ce qu’il t’a fait le caïd ?

— Il a décidé de nous rendre le matin pénible si tu vois ce que je veux dire.

— T’inquiète, on va prendre le relais, un peu d’air ne lui fera pas de mal. Il sent le renfermé ton gus.

— Il pue la haine et la bêtise humaine, tu veux dire !

— Oh, on se calme là, j’ai droit au respect moi.

— Bien sûr que tu as droit au respect, ne t’en fais pas, mais faut pas nous casser les couilles de bon matin.

— Vous ne voyez pas que c’est trop tôt pour moi vos conneries ? répond Jourbi.

— On n’y est pour rien si le juge t’a convoqué aux aurores. Et puis il y a des manifs en ville, dans une heure il sera impossible de circuler.

— C’est quoi ces manifs ? demande Rob.

— Des mouvements hippies qui s’insurgent contre la violence. Ils ont pléthore de revendications et veulent conquérir le pouvoir avec des fleurs.

— Eh bien, il faudrait leur montrer par ici comment ça se passe, ils verraient s’ils ont toujours envie de régler la violence avec des tournesols !

— Je savais que tu apprécierais, mec ! Mais du coup, même avec les motards, il nous faut une bonne heure pour faire le trajet. Le juge a ordonné la présence du détenu dans son bureau à la première heure, je n’ai pas intérêt à traîner. Ton prisonnier a droit à un vrai traitement de faveur !

— Je veux, tout le monde parle de lui, c’est la coqueluche des journaux, surtout depuis que Mesrine s’est tiré au Canada !

— Pouf, tant mieux, ça nous fait des vacances, j’espère bien qu’il restera là-bas, il ne manque à personne.

— Il est à St-Vincent-de-Paul, il ne risque pas d’en sortir avant un bon bout de temps, crois-moi ! Bon, allez, tenez les gars, on vous file le paquet, dit le gardien en direction des deux flics qui accompagnent Léon.

— Ok, on le prend en mains.

— Pensez à nous le rapporter quand vous aurez fini, ce n’est pas qu’on y tient particulièrement, mais ça fera désordre s’il manque à l’appel du soir. Bonne journée.

— Allez, monte là-dedans, lance un des flics à Jourbi en désignant du menton la cage à raclures.

Il s’agit d’un jeune flic venant juste d’être muté à Malaverne. Il prend ses marques doucement. Ce n’est pas un bavard, ce qui n’aide pas à faire connaissance, il a l’air d’un bon gars, mais bon, on verra à l’usage. Seul l’écoulement du temps peut vraiment nous faire connaître les gens, et encore, certains ne se dévoilent jamais, dixit Léon.

— On embarque, dit Jean, l’autre flic. Pas un nouveau lui, depuis pas mal de paies, il fait équipe avec Léon quand le besoin s’en fait sentir. En entendant le tapage derrière lui, il ne peut s’empêcher de questionner le maton.

— Dis-moi, Rob, c’est quoi ce bordel dans ta prison, on se croirait à la Sorbonne en 68 ?

— Je ne peux pas nier, il règne un climat de merde ici. Vous n’êtes pas au courant des grèves qui sévissent, en ce moment, dans les prisons ? Aucune raison d’être épargné par le mouvement, les détenus ont pas mal cassé. Ces salopards se sont mis dans le crâne qu’on leur devait de meilleures conditions de détention. Leurs cellules ne sont pas assez bien pour eux. Comme toujours dans ces cas-là, ils ne connaissent pas eux-mêmes la nature exacte de leurs revendications, c’est un tel galimatias ! Mais nos taulards ont pigé l’essentiel, foutre le bordel. Si vous saviez les trucs débiles qu’ils demandent, on comprend bien que c’est juste pour nous faire chier. Le dernier voulait de la moquette dans sa piaule ! Tu vois où l’on en est !

— Ben voyons et puis quoi encore, pourquoi pas la télé dans les cellules, non plus ! Incroyable, je ne l’ai même pas chez moi !

— Hé, hé, hé ! Non, on n’en est pas encore là, heureusement. Mais tu verras dans quelque temps, ce sera le Ritz ici et ils ne seront toujours pas contents.

— Ouais, t’as raison, un jour c’est nous qui serons enfermés dehors et eux peinards dedans !

— On peut le voir comme ça, Ha ! Ha ! Ha ! Allez, bonne route les gars, ne vous mettez pas en retard.

Le détenu a pris place dans le véhicule de convoyage, l’agent Jean Reynaud lui passe les bracelets. Les ordres sont stricts, il y a eu trop d’évasions ces derniers temps et le ministère ne veut pas d’éclats dans cette affaire. Elle a fait assez de bruit dans la presse. Il faut apaiser l’ordre public. Ce n’est jamais bon pour une carrière politique d’avoir la une des journaux à longueur de temps, surtout concernant des dossiers de ce type. Raymond la matraque a donné des instructions fermes. Pas de vagues, le ministère de l’Intérieur ne saurait supporter le moindre accroc.

Le véhicule sort de la prison en prenant toutes les précautions possibles. La route est ouverte par deux motards de la brigade mobile. La circulation est mauvaise, même à 7h du mat. Quelle chierie cette ville ! Léon peste pour la forme, mais il s’en fout. Il est payé pour ça aussi, et de toute façon une fois à destination, il devra attendre, de longues heures, la fin de l’audition du taulard. Et puis, il aime ces heures volées à la patrie. Ce sont toujours les deux autres qui accompagnent le détenu. Lui, flâne en attendant, rêvasse, et ça lui plaît.

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