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Chapitre 1 

 

 

      Les rues attestent du passage de chaque errant alors que la vie se resserre autour du temps qui nous laisse toujours moins d’espoir, toujours moins d’espérance. Depuis quelques années, entre les murs maladroits de cette cité, j’ai l’impression que plus rien ne va. Avant, j’arrivais à m’en sortir, à trouver de quoi subsister autour de moi, sans effort, sans trop me compliquer la vie. Bien entendu, rien n’était simple, même pour moi. J’en ai trouvé des combines, j’en ai vu des histoires se dérouler dans ce monde austère. Je me souviens d’avant, avant que la jungle ne me pousse toujours plus loin vers le sud. Je passais mon temps à me balader le long des avenues, cherchant dans tout endroit celui qui me serait le plus plaisant. Profitant des larges trottoirs des boulevards, allant boire un coup à la fontaine devant les galeries. J’avais l’habitude de ne pas m’inquiéter, de ne pas accorder d’attention particulière aux gens autour de moi. J’étais celui qui fait peur, celui dont les personnes ordinaires se méfient, celui dont les pauvres mamans redoutent la rencontre lorsqu’elles emmènent les enfants jouer sur le square des boulevards devant le cinéma Le Paris. Quelle belle salle il avait ce cinéma, avec son balcon, ses sièges en skaï blanc chiné de gris, pourvu d’un liseré rouge vif en guise de couture – et son écran, magique ! Un lieu tout droit sorti des années cinquante avec son vaste espace d’accueil rappelant les grands cabarets des boulevards parisiens. On y pénétrait en faisant la queue le long d’une serpentine d’attente. Le cinéclub, les westerns, les grands classiques, tout ça, c’était bien…

Le square n’était pas mal non plus, un vrai espace fait pour nous, les cloches, bordé d’anciennes traverses de chemins de fer empêchant le sable de s’éloigner vers la chaussée. Il y avait cette disposition curieuse des éléments. On contemplait les gamins jouant sur le tourniquet. Les voir foncer depuis le loin pour insuffler un élan formidable au dispositif, puis, perdre l’équilibre en approchant de la tournante à cause du sillon laissé par les passages de pieds de mômes. Se rattrapant de justesse, friands de ne pas se manger les dents dans l’assise du tourniquet, ils ralentissaient l’engin. Une belle rigolade à voir, pour un bougre comme moi, parfois entrecoupé des pleurs d’un mioche se vautrant du toboggan. Seule la piste à glissades ne fatiguait pas sous les assauts, malgré les bousculades et les chamaillages des mioches. Les mères essayaient de ne pas s’y interposer, persuadées d’avoir trouvé la bonne manière de forger le caractère de leur progéniture. Et puis il y avait la cage à poules ! Je n’ai jamais trop compris ce truc, c’était mortel ; quoi que les mômes fassent comme gymnastique pour se faufiler à l’intérieur de cet édifice, il y avait toujours la possibilité de se manger de bons coups de latte dans les tibias en glissant entre les barreaux. Combien de fois y ai-je vu des gosses crapahutant jusqu’en haut, se ramasser directement sur le sol d’une simple maladresse ! Il fallait savoir fermer les portugaises illico presto, sinon bonjour le mal de tronche, pire que de se torcher au Kiravi éventé de la veille ! Parfois, tellement distrait par les mômes, je me prenais au jeu et leur lançais des conseils, pas bien fameux, des trucs absurdes, pour rire. Je terrorisais les pauvres mamans, mais c’était juste pour engager la conversation des fois que ça aille plus loin. Jamais je n’aurai fait du mal à un mioche, bien au contraire. Si je me rapprochais d’eux, c’était par nostalgie d’avoir abandonné les miens. Pas facile de faire comprendre cela à de pauvres mamans hyper protectrices. Je ne leur voulais rien de mal, mais les « on dit » faisait courir, à cette époque, des histoires d’enlèvements d’enfants, de revente de petites filles blanches dans les pays asiatiques. Rien que du pipeau pour ménagère afin que les mômes se tiennent tranquilles et ne viennent pas nous trouver. On les fascinait, on était les aventuriers des temps modernes, à moitié mystérieux avec nos dix vies vécues, à moitié miséreux avec cette façon incompréhensible de vivre dans la rue. Les mères n’en pouvaient plus d’angoisser dès que l’un d’entre nous traînait près du square. Mais les squares n’étaient pas fermés, et c’était l’un des seuls endroits où l’on trouvait des bancs abrités du soleil. Et puis, regarder les mères agiter leur popotin derrière les mioches me procurait un contentement à l’intérieur de mon calbut suffisant pour me distraire de mon errance le temps d’une pause bien méritée. Eh oui, il faut s’assoir et se reposer de temps en temps, en compagnie d’un litron si possible. La ville est grande et les endroits stratégiques éloignés.

Il y a les marchés, celui des boulevards n’est pas mal, mais celui de la cathédrale nous laisse bien plus de nourriture en fin de matinée. J’aime tout particulièrement remonter la Grand-rue qui est devenue piétonne, pour me rendre place du marché couvert, la place Saint-Jean je crois. Chaque fois que je passe devant la maison des Têtes, je me remets en mémoire que Napoléon a logé dans le coin, bien qu’il n’y ait pas de quoi en faire un fromage. Il n’était même pas encore quelqu’un à l’époque et puis, depuis quand doit-on avoir de la nostalgie pour les tyrans ? C’est dingue cette propension des gens de rien à s’exalter à la moindre présence célébrissime au sein de leur existence. Bien sûr qu’il est passé par ici, mais il a sans doute emprunté bien des itinéraires ce garçon, pas de quoi en faire une fierté. Même moi j’y pense, la preuve, j’en parle, qu’est-ce qu’on peut nous formater lorsqu’on est môme, c’est dingue ! Moi je dis que pour être tranquille, il faudrait raser tout le quartier et ne plus entendre parler de cet enfoiré.

Je continue de remonter la rue, je fais une halte devant la librairie Notre temps, j’ai toujours adoré l’endroit, la belle devanture avec les dernières parutions, les prix littéraires, les révélations. Il y a tant d’auteurs si peu connus – et tout d’un coup, pof ! une révélation, c’est le grand jour pour l’un d’entre eux, la grande machine à fric l’a projeté au-devant de la scène, devenu VIP sans savoir ni pourquoi ni comment ! Alors qu’ils s’usaient depuis des lustres sur les étagères du fond, parfaitement indifférents au public passant devant eux sans lancer le moindre coup d’œil, à peine satisfaits de l’effet d’ensemble du rayonnage et de la fierté de la patronne de posséder autant de titres ! Elle savait la tenir sa boutique, donner l’envie de déambuler parmi les rayonnages, puis de revenir sur le devant comme on visite un musée, une attraction, et que l’on finit par n’acheter que la valeur sûre présentée devant la caisse parmi les meilleures ventes du moment. Lit-on assez pour s’égarer, se risquer à prendre un exemplaire du fond ? A-t-on assez de temps ? Ne faut-il pas commencer par les livres du moment, histoire d’entretenir les discussions des soirées d’invitation mondaine ? Mais je ne peux me permettre de rester là longtemps si je veux arriver au marché place Saint-Jean avant que les étals ne soient tous pliés.

Lorsque la Grand-rue s’élargit, je sais que c’est la fin ; on arrive vers les vestiges de l’ancienne préfecture bombardée durant la guerre et dont ne subsiste que le frontispice, et là, on ne sait pourquoi, tout devient plus éclairé, plus vaste, plus agréable. En fait, j’ai pas mal fait la java sur cette place, à l’époque où le cureton nous ouvrait un coin pour pioncer lorsque la bise qui souffle trop souvent à Valence nous prenait bien profondément. On ne se rend pas compte, lorsqu’on ne vit pas la ville vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des tracasseries que peuvent engendrer toutes les situations. Lorsque ça souffle ici, c’est la misère, cela ne fait aucun doute, et le mistral se déverse un nombre invraisemblable de fois par an sur nos carcasses démunies.

À cette époque on n’avait pas les Restos pour venir nous filer des trucs à bouffer, ni les assos pour nous venir en aide, mais les gens étaient différents, plus généreux, et plus au fait des difficultés que l’on rencontrait. C’était sûrement l’influence d’une guerre pas encore assez éloignée, toutes les personnes que l’on croisait avaient elles aussi connu des situations de pauvreté, il n’était pas rare de se retrouver au réveil d’une nuit d’écluse avec un châle sur les épaules ou un petit billet de cinq dans la main. Il y avait un mot pour désigner cela – comment disait-on déjà… ah ça ne me revient pas, mais si, un truc très simple pourtant, ah oui voilà – la charité qu’on disait, faire la charité – même le curé il en faisait des caisses pour que les bigotes nous filent des trucs à la sortie de la messe. Il fallait faire vite d’une église à l’autre pour avoir le plus possible. Mais ces cons, ils se donnaient le mot pour célébrer les offices aux mêmes heures le dimanche si bien qu’il était difficile de faire plusieurs églises, voire impossible. Il fallait courir de Saint-Jean jusqu’à la cathédrale, mais c’était risqué, car si on partait trop tôt on pouvait louper un bon coup de générosité, vu que ça arrivait plus souvent ici qu’à la caté, mais si on ne partait pas assez vite, c’est à la caté que d’autres clodos avaient raflé le butin. Parce qu’à la caté, des fois, il y avait vraiment des trucs de ouf à rafler, c’était là que se repentaient les richards de la région, et quand ils venaient de perdre un fils ou de choper une maladie incurable, je peux vous dire qu’ils étaient capables de nous laisser des trucs de ouf. Ils nous calculaient enfin, et pensaient qu’en nous filant l’aumône, leurs problèmes aller se résoudre – quelle bande de nazes, comme quoi, il faut vraiment avoir le nez dans la merde pour s’occuper des autres… Remarquez, moi ça me va, et je pense parler pour la plupart d’entre nous, on n’est pas spécialement friands de ce genre de bonté, c’est toujours un truc de vicelard, genre qu’ils vous filent juste pour leur pomme et pas pour aider les pauvres, donc il faut se méfier, et puis ils ne sont pas discrets, ils vous filent des biftons bien à la vue de tout le monde pour que les gens se rendent compte de leur incroyable bonté, alors les autres cloches ils vous voient empocher l’argent, et après vous pouvez être sûrs de passer votre journée à cavaler à travers la ville. J’ai eu des fois le souci, et je vous assure que ces jours-là il est bien difficile de ne pas finir complètement mort, soit de fatigue soit explosé par les camarades. Mais faut les comprendre, ils veulent récupérer leur part, persuadés qu’elle leur revient de droit, et ils n’ont pas tout à fait tort, mais moi, je n’ai pas envie de partager, c’est que ça fait quand même quelque chose de se retrouver avec un billet à trois chiffres en mains, ce n’est pas tous les jours ! J’ai appris qu’ici, rien ne sert de mettre quoi que ce soit de côté, c’est un truc à se faire trucider. Maintenant, j’ai pigé la combine et je m’écarte dès qu’un repenti m’approche de trop près. Je préfère un petit peu au quotidien qu’un gros morceau miraculeux. Faut comprendre, pas vrai ?

Alors on a mis au point une technique associative à caractère lucratif avec les potes. Mais juste ceux qui sont vraiment les potes. Il y a Dédé, Zac et moi, pas plus. Quand on est trop nombreux ça finit toujours en embrouille. Là, c’est pile-poil le bon nombre. Trois gars, trois endroits stratégiques, la caté pour Dédé. Oui, parce que Dédé, c’est le costaud de la bande. Il vient d’on-ne-sait-où, tout ce dont on est sûr c’est qu’il était boxeur dans un trip où l’on faisait des paris genre boxeur contre chien ou contre n’importe quoi pourvu que ce soit un pari qui rapporte. C’est un ancien légionnaire qui en a eu marre de s’enfiler des chèvres. Je sais ça fait cliché, mais on n’est pas tous des futes-futes. Pourquoi il a fini dans la bande, à vrai dire, je n’en ai aucune idée, il n’a pas le profil du gars à qui on peut faire confiance, et pas non plus celui du gars qui veut s’acoquiner avec des larves comme nous. C’est les mystères des atomes crochus et puis nous on n’a jamais essayé de lui faire faire des trucs foireux. Je pense que c’est ça qui lui a plu chez nous : tomber avec des gars ne cherchant pas la combine pour se faire du fric avec ses capacités physiques. Une bête ce gars, et je dois dire que cela nous arrange bien Zac et moi de l’avoir de notre côté, on est plus sereins. Un gars tatoué, avec des cicatrices dans la tête ne permettant plus aucune coupe de cheveux probante, met les autres cloches au respect. Depuis notre alliance, on arrive à couvrir les endroits de ravitaillement en même temps. Bon, pour Zac, ce n’est pas pareil, lui je ne le compte pas, il ne risque pas de couvrir quoi que ce soit sans se faire pigeonner par un autre clodo alors il reste en retrait. Mais avec Zac, c’est une histoire d’amour entre nous, on se connaît depuis le collège, on s’est retrouvés en classe en 5e, lui redoublant, moi branleur, on a fait une année comme ça, à la va-vite, et puis on ne s’est plus trop quittés. D’abord à fréquenter les bistrots, le Voltaire à Chateauvert où on a fini d’user notre adolescence, en s’enfilant des pastagas à tour de bras. À l’époque, on était une bonne bande de jeunes et on s’éclatait à fond. La picole nous aidait à décompresser de la semaine et à supporter les débordements d’une turpitude tergiversant de jeunes cons. On fracassait le René Pierre et on ouvrait en deux les bornes vidéo que l’exploitant devait renforcer avec des tiges filetées. Bref, un truc comme le font tous les jeunes, sauf que normalement on fait des études en même temps et on finit par trouver un taf permettant de sortir de cet état provisoire. Mais Zac, lui, non – il est resté coincé dedans, même que le bar n’existe plus et que lui il est toujours coincé dedans. C’est à cause de la picole, un truc de père en fils dans la famille, un héritage divin qui lui va comme un gant. Faut dire qu’à l’époque déjà il en mettait du produit, il en dévalait des litrons. Le plus petit de la bande et le plus plein tout le temps. Bon bref, une destinée iconoclaste qui l’a poussé direct vers la cloche. Pourtant, au début il bossait, mais sa paie partait dans les litrons sans qu’il ne construise quoi que ce soit. Je pense qu’il est question de destinée, rien de plus, c’est tombé sur lui, et voilà tout.

Les enquêtes du commissaire Loops ont vocation à s'étendre en plusieurs volumes. Sur chacun d'eux, une date figure. Elle permet d'avoir une idée chronologique de l'histoire que l'on a entre les mains. Et oui, le commissaire vieillira comme nous tous, espèrons que lui seront épargnées, les méthodes d'enquêtes modernes, car je crois savoir qu'il déteste ça!

Pour cet opus, nous plongeons en 1972.

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                                      Bon, il ne faut pas croire,

                         il n'y en a pas que pour ce commissaire,

                        j'ai bien l'intention d'écrire d'autres polars,

                                              bien différents.

                                                   à venir!

En attendant, voici le premier chapitre de l'affaire du palais :

 

1

 

 

 

 

Deux mètres de bonne terre ! Dingue cette histoire ! Pas un fainéant ce Jourbi, rares sont les raclures de son espèce à se donner autant de mal pour enterrer un cadavre !

 Adossé au HY Citroën, Léon en est là de ses réflexions. Blotti contre la taule encore chaude du véhicule, il trouve le matin frileux pour un mois d’avril. 6h du mat, c’est tôt !

Il doit transporter, jusqu’au palais, l’homme le plus en vue du moment, celui surnommé par les journaux de la région :

                                        Le terrassier de la mort !

Diantre ! Ça le fait bien rire Léon, bon sang qu’ils peuvent être nazes les médias avec leur sobriquet à la con ! Le terrassier de la mort, ben voyons, et pourquoi pas la pelleteuse machiavélique ! À croire qu’ils se tirent la bourre ! C’est à celui qui osera la manchette la plus ringarde ! Il plie son journal, efface d’un revers de pied une trace laissée par son véhicule dans les gravillons, et en profite pour réorganiser sa pose.

En haut, une paire d’agents pénitentiaires s’emploient à sortir Jourbi de sa cellule, puis à lui faire descendre les étages du bâtiment principal de la maison d’arrêt de Malaverne.

Léon attend dans la cour de la prison, à l’écart de ses collègues, préférant ses pensées rêveuses du matin à leurs réflexions stériles. Aujourd’hui une question le taraude. Pourquoi fait-on sortir les prisonniers pour les conduire en audition ? Il serait bien moins dangereux de déplacer les juges jusqu’aux maisons d’arrêt ! Il craint de connaître la réponse !

Léon, lorsqu’il ne rêvasse pas, est considéré comme un bon flic. Il connaît son boulot sur le bout des empreintes digitales. Il n’est pas du genre à merder lors d’une mission. Convoyer n’importe quel détenu ne lui a jamais fait peur. Aujourd’hui, Léon transporte une véritable vedette, et alors ! Il sait tenir la distance et ne pas être impressionné. Ses collègues ont tous leur point de vue sur ce salaud. Le taulard est accusé d’avoir tué un gosse juste parce que les parents refusaient de verser la rançon. Il faut se mettre à sa place, si les truands n’exécutent plus leurs menaces, c’est la mort de la profession ! Après, connaître ses véritables intentions, savoir s’il y a pris du plaisir, ou si c’était juste pour passer ses nerfs… ! Léon se garde de prendre parti et se contente de constater qu’elle s’est bigrement mal terminée cette affaire ! Buter le môme et faire une croix sur la rançon, c’est moche !

À l’évidence, il tourne dans la caboche de ces types des trucs glauques à un degré tellement élevé que plus aucune issue n’est envisageable. Léon a laissé tomber depuis belle lurette d’essayer de les comprendre. Son truc à lui, c’est d’avoir le moins de contact possible, la fermer et ne rien demander !

Les portes du grand bâtiment, aux murs de calcaire si durs qu’aucune petite cuillère n’y résiste, s’ouvrent enfin sur le taulard, étayé des deux gardiens. Connaissant le convoyeur depuis bien longtemps, Robert, le plus grand de la paire, entame la discussion.

— Hello le roi du volant, ça roule ?

— Il n’y a pas à se plaindre et toi ?

— Mouais, j’irai mieux quand tu m’auras débarrassé de cette merde !

— Qu’est-ce qu’il t’a fait le caïd ?

— Il a décidé de nous rendre le matin pénible si tu vois ce que je veux dire.

— T’inquiète, on va prendre le relais, un peu d’air ne lui fera pas de mal. Il sent le renfermé ton gus.

— Il pue la haine et la bêtise humaine, tu veux dire !

— Oh, on se calme là, j’ai droit au respect moi.

— Bien sûr que tu as droit au respect, ne t’en fais pas, mais faut pas nous casser les couilles de bon matin.

— Vous ne voyez pas que c’est trop tôt pour moi vos conneries ? répond Jourbi.

— On n’y est pour rien si le juge t’a convoqué aux aurores. Et puis il y a des manifs en ville, dans une heure il sera impossible de circuler.

— C’est quoi ces manifs ? demande Rob.

— Des mouvements hippies qui s’insurgent contre la violence. Ils ont pléthore de revendications et veulent conquérir le pouvoir avec des fleurs.

— Eh bien, il faudrait leur montrer par ici comment ça se passe, ils verraient s’ils ont toujours envie de régler la violence avec des tournesols !

— Je savais que tu apprécierais, mec ! Mais du coup, même avec les motards, il nous faut une bonne heure pour faire le trajet. Le juge a ordonné la présence du détenu dans son bureau à la première heure, je n’ai pas intérêt à traîner. Ton prisonnier a droit à un vrai traitement de faveur !

— Je veux, tout le monde parle de lui, c’est la coqueluche des journaux, surtout depuis que Mesrine s’est tiré au Canada !

— Pouf, tant mieux, ça nous fait des vacances, j’espère bien qu’il restera là-bas, il ne manque à personne.

— Il est à St-Vincent-de-Paul, il ne risque pas d’en sortir avant un bon bout de temps, crois-moi ! Bon, allez, tenez les gars, on vous file le paquet, dit le gardien en direction des deux flics qui accompagnent Léon.

— Ok, on le prend en mains.

— Pensez à nous le rapporter quand vous aurez fini, ce n’est pas qu’on y tient particulièrement, mais ça fera désordre s’il manque à l’appel du soir. Bonne journée.

— Allez, monte là-dedans, lance un des flics à Jourbi en désignant du menton la cage à raclures.

Il s’agit d’un jeune flic venant juste d’être muté à Malaverne. Il prend ses marques doucement. Ce n’est pas un bavard, ce qui n’aide pas à faire connaissance, il a l’air d’un bon gars, mais bon, on verra à l’usage. Seul l’écoulement du temps peut vraiment nous faire connaître les gens, et encore, certains ne se dévoilent jamais, dixit Léon.

— On embarque, dit Jean, l’autre flic. Pas un nouveau lui, depuis pas mal de paies, il fait équipe avec Léon quand le besoin s’en fait sentir. En entendant le tapage derrière lui, il ne peut s’empêcher de questionner le maton.

— Dis-moi, Rob, c’est quoi ce bordel dans ta prison, on se croirait à la Sorbonne en 68 ?

— Je ne peux pas nier, il règne un climat de merde ici. Vous n’êtes pas au courant des grèves qui sévissent, en ce moment, dans les prisons ? Aucune raison d’être épargné par le mouvement, les détenus ont pas mal cassé. Ces salopards se sont mis dans le crâne qu’on leur devait de meilleures conditions de détention. Leurs cellules ne sont pas assez bien pour eux. Comme toujours dans ces cas-là, ils ne connaissent pas eux-mêmes la nature exacte de leurs revendications, c’est un tel galimatias ! Mais nos taulards ont pigé l’essentiel, foutre le bordel. Si vous saviez les trucs débiles qu’ils demandent, on comprend bien que c’est juste pour nous faire chier. Le dernier voulait de la moquette dans sa piaule ! Tu vois où l’on en est !

— Ben voyons et puis quoi encore, pourquoi pas la télé dans les cellules, non plus ! Incroyable, je ne l’ai même pas chez moi !

— Hé, hé, hé ! Non, on n’en est pas encore là, heureusement. Mais tu verras dans quelque temps, ce sera le Ritz ici et ils ne seront toujours pas contents.

— Ouais, t’as raison, un jour c’est nous qui serons enfermés dehors et eux peinards dedans !

— On peut le voir comme ça, Ha ! Ha ! Ha ! Allez, bonne route les gars, ne vous mettez pas en retard.

Le détenu a pris place dans le véhicule de convoyage, l’agent Jean Reynaud lui passe les bracelets. Les ordres sont stricts, il y a eu trop d’évasions ces derniers temps et le ministère ne veut pas d’éclats dans cette affaire. Elle a fait assez de bruit dans la presse. Il faut apaiser l’ordre public. Ce n’est jamais bon pour une carrière politique d’avoir la une des journaux à longueur de temps, surtout concernant des dossiers de ce type. Raymond la matraque a donné des instructions fermes. Pas de vagues, le ministère de l’Intérieur ne saurait supporter le moindre accroc.

Le véhicule sort de la prison en prenant toutes les précautions possibles. La route est ouverte par deux motards de la brigade mobile. La circulation est mauvaise, même à 7h du mat. Quelle chierie cette ville ! Léon peste pour la forme, mais il s’en fout. Il est payé pour ça aussi, et de toute façon une fois à destination, il devra attendre, de longues heures, la fin de l’audition du taulard. Et puis, il aime ces heures volées à la patrie. Ce sont toujours les deux autres qui accompagnent le détenu. Lui, flâne en attendant, rêvasse, et ça lui plaît.